Chimborazo (6310m)

08 & 09 octobre 2018, Andes du Nord, Équateur

 

Itinéraire : par le Castillo

Configuration : aller-retour

Départ : refuge Carrel

Orientation principale : sud-ouest

Cotation alpinisme : PD

Engagement : III

Place dans la cordée : second

Conditions rencontrées : bonnes

Dénivelé positif : 1430 mètres

Fréquentation : peu fréquenté

Compagnons :

  • Hugo Cagnon, Pierrick Demeulier, Benoit Vlieghe

  • Francisco Benitez & Lenin Lopez (guides)

Présentation du sommet

 

Le Chimborazo, avec ses 6310 mètres d'altitude, représente le point culminant de l'Équateur. Il est composé de deux sommets principaux; la pointe Whymper étant la plus haute et l'antécime Veintimilla, située légèrement plus à l'ouest. Cet immense volcan éteint, large de 20 kilomètres à sa base, est recouvert de glaciers. La montagne pourrait être considérée comme le toit du monde, si nous ne prenions plus le niveau de la mer comme référence. Effectivement, la Terre a une forme ellipsoïdale, offrant un rayon plus important à l'équateur qu'au niveau des pôles. Ainsi, le sommet du Chimborazo est l'endroit sur la planète le plus éloigné de son centre. Il est, pour la même raison, le point sur Terre le plus proche du Soleil. Deux refuges sont construits sur le versant sud-ouest; le Carrel & le Whymper, le premier cité étant accessible en 4x4.

La voie normale de la cime ne possède pas de grandes exigences techniques, par bonnes conditions. Cependant, lorsque l'itinéraire est sec, la présente de glace vive peut considérablement augmenter la difficulté de l'ascension. De plus, les risques objectifs ne sont pas à négliger. En effet, la voie emprunte un passage appelé le Castillo, un immense cirque exposé aux chutes de pierres. Continuant notre périple dans les Andes équatoriennes, il est temps d'aller tenter le géant du coin. Ayant gravi le Cayambe, le Cotopaxi et d'autres cimes moins hautes auparavant, notre acclimatation est très bonne. Il s'agira de notre troisième et dernière sortie accompagnée de nos guides locaux, Francisco et Lenin.

Galerie

Récit de l'ascension

 

08 octobre 2018

 

Nous retrouvons Lenin devant notre auberge à Quito, en début de matinée. Patricio n'étant plus disponible, le jeune guide est accompagné d'un autre chauffeur. Sur la route, nous récupérons Francisco devant chez lui. Trois heures de route plus tard, la ville d'Ambato est gagnée. Une pause déjeuner s'impose, afin de prendre des forces pour la suite. Nous achetons de quoi faire des sandwichs dans un supermarché, puis mangeons dehors rapidement. 

 

Le ventre plein, deux heures de trajet sont encore nécessaires pour rejoindre le parc national du Chimborazo. Les permis sont contrôlés à l'entrée, matérialisée par des maisons en pierres. Aujourd'hui est un jour férié en Équateur, expliquant les nombreux touristes locaux qui profitent des lieux. Dans un brouillard parfois très épais, nous continuons notre chemin jusqu'au gite. Lorsque les éclaircies fugitives le permettent, j'immortalise les vigognes sauvages du coin, à travers la vitre de la camionnette. La route est bien moins carrossable qu'au Cayambe ou qu'au Cotopaxi.

 

À 4800 mètres d'altitude, nous arrivons au parking du refuge Carrel. Le volcan n'est malheureusement pas visible, il est pris dans d'épais nuages. Quelques véhicules tout-terrain y sont garés. Je rentre à l'intérieur de la bâtisse et vois le résultat d'une étude franco-équatorienne, mise en valeur sur une table en bois. Il s'agit de mesures réalisées par l'Institut Géographique Militaire d'Équateur et par l'Institut Géographique National de France. Il est écrit que le point culminant du Chimborazo est bel et bien l'endroit sur Terre le plus proche du Soleil, mais aussi le plus éloigné de son centre. Il est comparé au sommet de l'Everest, plus proche du centre de la planète d'environ deux kilomètres. Nombreux sont les individus qui flânent ici. Majoritairement, il s'agit de personnes venant juste visiter.

 

À l'étage, nous rejoignons le grand dortoir. Les sacs de couchage installés sur les lits, nous décidons de faire une sieste. J'espère ne pas couver une grippe car j'en ressens tous les symptômes; maux de tête et de gorge ainsi que des courbatures. Inutile de préciser que dans cet état, il serait clairement compromis de monter à plus de 6000 mètres. Je dois absolument me reposer et espérer aller mieux rapidement. Chaque minute de sommeil me sera précieuse. En outre, demain sera surement l'ascension la plus éprouvante de ma vie jusqu'à présent.

 

Après avoir dormi deux heures environ, nous préparons les sacs et descendons diner. Le gite est désormais bien plus calme, seuls les prétendants au sommet sont restés. Un couple d'alpinistes allemands est déjà sur les lieux. Le repas est bon et copieux. Une fois rassasiés, nous remontons et tentons de redormir un peu. Il est environ 19 heures lorsque survient l'extinction des feux. La nuit va être très courte, le réveil est programmé pour 23 heures 30. Comme au Cotopaxi, les guides nous affirment qu'il n'est pas utile de partir plus tôt. Ils déclarent que notre rythme est bien plus rapide que la plupart de leurs clients.

 

À 21 heures, n'ayant toujours pas fermé l'œil, j'entends les allemands qui sortent de leurs lits. À la lumière de leurs frontales, ils descendent avec leurs paquetages. Ils sont déjà prêts pour petit-déjeuner et partir à l'assaut du Chimborazo. Je regarde ma montre et suis persuadé que je ne serai pas dans les bras de Morphée ce soir. Je prends mon mal en patience et attends...

 

09 octobre 2018

 

L'alarme sonne enfin, toute la troupe émerge difficilement. Les affaires prêtes, nous sortons de la chambre puis descendons dans la salle à manger où le gardien nous prépare une collation. Personne n'a grand appétit, il faut néanmoins se forcer. En effet, l'effort qui nous attend est titanesque. J'achète deux petites bouteilles de cola, avant de quitter la pièce. Cette boisson est utile pour faire le plein de sucre durant l'ascension, sans s'écœurer. Systématiquement chez moi, il est très problématique de me nourrir à partir d'une certaine hauteur, à cause des nausées. Le cola m'avait bien aidé en mai 2017, durant mon ascension à ski de l'Elbrouz. Peu avant minuit, il est temps de se mettre en route.

Nous sortons du refuge, dans un brouillard épais. Les guides passent devant et nous montrent le chemin. Il s'agit d'une sente bien marquée, se dessinant derrière la bâtisse. Par une pente douce, nous gagnons sans mal le lac Condor Cocha, à 5100 mètres. Tous les symptômes que je ressentais hier soir disparaissent comme par magie, petit à petit. Est-ce le stress de la réussite qui me donne des ailes? La chance, la magie seraient-elles liées à tout cela? Je n'en sais rien mais je vais mieux, il faut en profiter ! En amont de l'étendue d'eau citée précédemment, un écriteau rappelle le risque de chutes de pierres.

 

Nous entrons dans le cirque périlleux du Castillo. Vers 5250 mètres, la glace fait son apparition. Nous sortons les crampons, les piolets et les cordes. Comme pour le Cayambe et le Cotopaxi, Hugo et Pierrick s'encordent avec Lenin. Quant à Benoit et moi-même, nous avons Francisco comme guide. C'est durant ces préparatifs qu'un éboulement gronde à proximité, tranchant le silence nocturne et rendant l'atmosphère quelque peu stressante. Heureusement, les rochers sont tombés au nord de notre position actuelle. Cependant, le bruit que cela a provoqué nous laisse croire qu'il était d'une grande ampleur, et pas si loin. Trente secondes plus tard, Francisco reçoit l'appel d'un de ses collègues en amont, sur son talkie walkie. Je comprends qu'il s'agit du professionnel accompagnant le couple d'allemands. Ayant entendu le raffut, il s'est inquiété.

Lenin ouvre la voie, la pente se redresse significativement. La progression devient mixte mais facile techniquement. Désormais, il est nécessaire de réaliser une traversée ascendante gauche, afin de sortir du cirque. Une bonne heure s'écoule lorsque nous rejoignons une large crête enneigée. Plus loin, elle longe des rochers sur leur gauche. À cet endroit donc, à l'abri du vent, une pause s'avère judicieuse. Je regarde mon altimètre, il affichant 5450 mètres. Les nuages viennent et repartent, laissant parfois un beau ciel étoilé au dessus de nos têtes. J'espère que nous aurons une belle météo là-haut. Ma cordée passe ensuite devant. Une bonne trace de montée est présente sur le fil neigeux, facilitant la progression. Vers 5600 mètres, une section technique nous fait face. Il s'agit d'un court ressaut rocheux, devant être escaladé. À cette hauteur, chacun doit reprendre son souffle, après avoir franchi le mur.

 

L'arête s'évase et donne accès à l'immense glacier Thielmann, dénué de crevasses. Ce dernier s'apparente à une grande face régulière, monotone et soutenue. Sur une pente d'environ 40 degrés, l'effort fournit est très rude. Dans la partie inférieure du mur neigeux, nous doublons la cordée d'allemands, partis bien plus tôt. Toujours dans la nuit noire, nous dépassons l'altitude 5800. C'est à cet instant que je commence à souffrir réellement. À 5900 mètres, je demande à Francisco de faire une pause. Lenin, Hugo, et Pierrick reprennent la tête de course. J'en profite pour mettre ma grosse doudoune et mes moufles, les températures sont très basses. N'ayant rien mangé depuis le refuge, j'essaye d'avaler un biscuit mais le recrache aussitôt. Je bois la moitié d'une petite bouteille de cola, dans le but de faire le plein d'énergie.

 

Une centaine de mètres plus haut, chaque pas devient un supplice. Je suis contraint à m'arrêter tous les 30 mètres de dénivelé. Je n'ai jamais ressenti cela auparavant, la barre des 6000 n'est vraiment pas un mythe ! Dans ces moments-là, mon mental prend le dessus et me pousse à continuer, surpassant ma forme physique très entamé. Heureusement, aucun symptôme dangereux ne se manifeste. Sur la partie supérieure de la gigantesque face gravie, les premières lueurs du jour apparaissent au loin ! Les couleurs sont somptueuses, l'impression de hauteur se fait réellement ressentir ! Désormais bien au dessus des nuages, nous avons de grandes chances d'arriver au sommet avec un beau ciel bleu.

L'antécime Veintimilla, trônant à 6267 mètres, est gagnée peu avant sept heures ! Nous y retrouvons Hugo, Pierrick et Lenin. Le toit du Chimborazo, la pointe Whymper, fait timidement son apparition à l'est ! D'ici, il n'a l'air que d'une simple colline enneigée, guère plus haute. Cependant, à plus de 6200 mètres d'altitude, je suis convaincu que son accès sera physiquement éprouvant. À sa droite, je reconnais la silhouette du volcan Sangay, en train d'émettre de la fumée ! Nous buvons puis laissons les sacs ici, dans le but de s'économiser pour l'assaut final. Sous les conseils des guides, nous nous encordons tous sur le même brin pour finir.

 

À un rythme lent, nous descendons légèrement sur le plateau glaciaire, séparant les deux proéminences. Ce dernier peut s'avérer très délicat à traverser. Certaines années, d'imposants pénitents se forment et représentent des obstacles majeurs. Aujourd'hui, les conditions sont excellentes. De plus, d'anciennes traces sont présentes et facilitent grandement notre avancée. Sur ma gauche, en direction du nord, le spectacle est grandiose ! En effet, le glacier Reiss plonge dans le vide et contraste avec les nuages que nous surpassons dignement ! À ce stade, l'ultime obstacle est droit devant. Il s'agit des derniers mètres à gravir, sur la pente terminale du sommet Whymper ! Il s'agit d'une inclinaison douce, cependant redoutable à cette hauteur. Pas à pas, le but de ce voyage se rapproche, le rêve est à portée de main !

 

À sept heures et quart, nous voici au sommet du Whymper, marquant le point culminant du Chimborazo ! À cet instant précis, nous sommes les êtres humains les plus proches du Soleil, les plus éloignés du centre de la planète tout en gardant les pieds sur terre ! À l'est, nous apercevons les silhouettes uniques de l'Altar, cinquième plus haut relief du pays. Bien plus à droite, le Sangay est toujours présent et actif. Tout le monde se prend dans les bras et se félicite. Je me retourne vers l'ouest et admire le Veintimilla, d'où l'on vient. Je constate que la cordée d'allemands est à son sommet et stoppent ici. D'ailleurs, les guides m'affirment que la majorité des alpinistes s'arrêtent à cette antécime. Je profite de cet instant unique, de cette montagne si emblématique pour sortir de ma poche la photo de l'un de mes meilleurs amis, parti trop tôt en montagne. Je l'enterre dans la neige, avant de repartir aussitôt.

Le plateau glaciaire est retraversé dans l'autre sens. Revenus au Veintimilla, nous enlevons les grosses doudounes. Au fur et à mesure que le soleil monte dans le ciel, les températures deviennent de plus en plus vivables. L'unique cordée se redivise comme précédemment, avant de replonger dans l'immense face occidentale. Rapidement, nous perdons en altitude, un bénéfice pour l'organisme ! La forme revient petit à petit. L'arête est surpassée sans difficulté. 

 

Une fois derrière, nous bifurquons franchement à gauche pour rejoindre le cirque du Castillo. Le virage s'effectue avant la tour rocheuse caractéristique éponyme. Nous accélérons franchement le pas, afin de limiter le temps d'exposition. C'est à cet instant que je découvre cet endroit austère, gravi bien évidemment dans la nuit noire. Nous retrouvons un brouillard épais, où il serait difficile de s'orienter sans chemin tracé. En aval, nous retirons cordes et crampons. La sente est retrouvée et mène au lac Condor Cocha, puis au refuge. Tous ensemble, nous petit-déjeunons, avant de retrouver notre transport privé.

 

Le Chimborazo est un véritable défi physique. D'un dénivelé important à haute altitude, il est réservé aux plus endurants et aux plus motivés. Finissant à plus de 6300 mètres d'altitude, une acclimatation conséquente est obligatoire pour la réussite de ce sommet. Attention au Castillo, où les chutes de pierres sont nombreuses.

Carte

N.B. Les légendes présentes dans les galeries désignent toujours les sommets les plus visibles, de gauche à droite.
Toutes les photos sont non retouchées et prises par Hugo Haasser ou ses amis, excepté celles de l'onglet "Projets".