Aiguille Verte (4122m)

31 mai & 01 juin 2014, Mont-Blanc, France

 

Itinéraire : couloir Whymper

Configuration : aller-retour

Départ : téléphérique de l'Aiguille du Midi

Orientation principale: sud-est

Cotation alpinisme : AD+

Engagement : III

Place dans la cordée : en second

Conditions rencontrées : excellentes

Dénivelé positif : 1560 mètres

Fréquentation : assez fréquenté

Compagnons :

  • Mickaël Chatellard

  • Nicolas Condevaux

Présentation du sommet

 

 

L'Aiguille Verte est un sommet du massif du Mont-Blanc. Il domine Chamonix de plus de 3000 mètres, avec sa face nord-ouest couramment appelée "Nant Blanc". Souvent considérée comme un rêve d'alpinistes, la montagne a été vaincue pour la première fois par Edward Whymper, le 29 juin 1865. La veille, il avait réalisé l'ascension de la pointe des Grandes Jorasses qui porte aujourd'hui son nom, dans l'unique but d'observer l'itinéraire qu'il allait emprunter pour gravir la Verte. Cette dernière est visible depuis quasiment toutes les Alpes et est synonyme de difficulté et d'engagement. Chacun de ses couloirs ou de ses arêtes nécessite une bonne maitrise des techniques d'alpinisme. Ce n'est pas pour rien qu'un certain Rébuffat a déclaré un jour: "Avant la Verte on est alpiniste, à la Verte on devient montagnard".

 

D'accès difficile, sa voie la plus facile représente déjà une course d'envergure. Le couloir Whymper est une pente raide de neige de 600 mètres de haut, inclinée à plus de 50 degrés. Il représente également le chemin classique de descente, où les relais y sont nombreux. D'orientation sud-est, il est nécessaire de partir très tôt le jour du sommet pour descendre avant le dégel, où les pierres décrochent abondamment. Rarement en conditions, il est généralement gravi au printemps ou l'enneigement est suffisant, sans être excessif. Je rêvais de cette ascension depuis deux ans lorsque Nicolas m'affirme qu'il partait l'escalader avec un ami à lui. Ayant reçu leur accord, je saisis donc l'opportunité !

 

 

 

Galerie

Récit de l'ascension

 

31 mai 2014

 

Je retrouve Nicolas à Passy, où je fais la connaissance de Mickaël. D'après eux, la meilleure solution pour rejoindre le refuge du Couvercle serait de monter à l'Aiguille du Midi grâce au téléphérique. Ainsi, nous pourrions skier la Vallée Blanche et le glacier du Géant, afin de gagner directement le glacier de Leschaux. Les sacs à dos étant lourds, cette solution parait judicieuse pour éviter de remonter toute la Mer de Glace, depuis le train du Montenvers.

 

À l'arrivée de la remontée mécanique, nous traversons l'arête orientale de l'Aiguille du Midi. Nous chaussons les skis sur la large selle neigeuse, constituant le départ classique de la Vallée Blanche. Dans cet univers magique de la haute altitude, les virages s'enchainent sans mal. Nous atteignons le glacier crevassé du Géant, surplombé d'une multitude de séracs au niveau de la "Salle à Manger". L'état du manteau neigeux rappelle que la saison hivernale touche à sa fin. En passant par le glacier du Tacul, nous arrivons tout de même à skier jusqu'à la jonction entre la Mer de Glace et celui de Leschaux.

 

Engins de glisse fixés aux sacs, nous débutons la montée vers les échelles des Égralets. Le terrain n'est pas commode du tout. Avec le poids sur les épaules et un soleil cuisant, la progression est un véritable calvaire. Une fois sous les échelles, je constate que ce passage sera athlétique: environ 100 mètres verticaux voire déversants ! Grimper dessus en chaussures de ski ne va pas être une mince affaire. L'effort est rude et n'ayant pas sorti la corde pour s'assurer, la concentration doit être optimale car toute chute est formellement proscrite.

 

Une fois cette étape de franchie, nous retrouvons un chemin de randonnée plus agréable. La vue sur la face nord des Grandes Jorasses se fait de plus en plus dégagée. Il reste encore un peu de neige avant les refuges que j’aperçois enfin. Je distingue le nouveau, fermé à cette époque de l'année et l'ancien, connu pour son emplacement original sous un énorme rocher incliné. Nicolas et Mickaël décident d’aller repérer l'itinéraire du lendemain.

 

Je rassemble nos affaires près du second gite cité, censé accueillir 22 personnes au maximum. La salle principale jouit d'une vue incroyable sur le massif. Plus le temps passe et plus nous sommes nombreux à vouloir y dormir. Étant arrivés les premiers, nous réussissons tout de même à avoir des lits. En soirée, un alpinisme est secouru par le PGHM car il s’est gelé les doigts de pied au Whymper. Boris, un ami montagnard, nous rejoint au refuge vers 19 heures. Il était censé venir avec un collègue à lui, qui s’est finalement désisté. Après sa journée au Gervasutti à la Tour Ronde, il projette de skier le couloir que nous allons escalader. 

 

L’objectif du soir est d’alléger les sacs au maximum. Nous laisserons donc pelles et sondes qui, selon un guide, ne sont pas jugées utiles pour demain. Nous allons tenter de nous reposer un peu car le réveil est fixé à minuit. Effectivement, l'orientation sud-est du couloir nous force à partir très tôt. Il faut absolument éviter d'être dedans en montée ou en descente, lorsque les températures montent. Les éboulements y sont alors fréquents et une neige trop transformée serait problématique pour l'accroche.

01 juin 2014

 

Après une nuit blanche totale, j'entends ma montre sonner. À priori, mes collègues n’ont pas dormi non plus. Je préviens Boris pour lui dire que nous partons. Lui préfère y aller plus tard dans le but de skier le Whymper. En effet, il est nécessaire d'attendre le dégel pour espérer pouvoir faire des virages dans une neige revenue. Je mange un morceau de barre énergétique avant de me mettre en route. Nous commençons à marcher à minuit et quart, skis aux pieds. Vues les températures, le regel devrait être bon. Je suis fatigué mais je lutte pour adopter le rythme rapide de mes deux compagnons de cordée.

 

Nous rejoignons le glacier de Talèfre puis le pied de la rimaye vers trois heures du matin, où nous déposons les skis. Tout est bon pour s'alléger afin d'être le plus rapide possible. Les autres cordées sont presque toutes à pied ou en raquettes. Nous gagnerons un temps précieux lorsque nous reviendrons au Couvercle en glissant, sûrement fatigués après l’ascension de la Verte. Piolet dans chaque main et crampons aux pieds, il est l'heure d'attaquer les choses sérieuses !

 

Nicolas prend la tête, je serai au milieu et Mickaël derrière. La rimaye se franchit très bien sur la droite. Nous abordons ensuite le couloir secondaire. Le ton est directement donné, la pente est très raide. Certains passages sont rocheux, d'autres glaciaires. S'en suit une traversée délicate vers la gauche, donnant accès au couloir principal. Malgré le noir, le vide se fait omniprésent. Une fois dans la gigantesque ligne de neige, les choses redeviennent plus ou moins faciles. Quant à l'horaire, nous sommes bons. Grâce aux deux lampes frontales visibles en amont, j'en déduis que nous sommes la deuxième cordée la plus avancée. Certains passages sont facilités par la présence d'un "escalier". Les excellentes conditions du jour permettent de réaliser cette montée aisément, devant être bien plus dangereuse et technique lorsque le regel et l'enneigement ne sont pas corrects.

 

Il est cinq heures du matin lorsque nous atteignons le col de la Grande Rocheuse, vers 4050 mètres d'altitude. Les premières lueurs du jour entrent en jeu. Les montagnes suisses, ainsi que celles du bassin d'Argentière surgissent droit devant. L'arête finale

est, comme dans les livres, fine et splendide. La victoire est désormais à portée de main ! Nous doublons la première équipe au col, avant de poursuivre sur le fil. C'est au tour de Mickaël de passer devant. Le soleil se lève et fait rossir la neige, il m'est impossible de laisser l’appareil photo dans son étui ! La trace est effacée sur une partie de l'arête à cause du vent, juste avant la calotte glaciaire sommitale.

 

À six heures du matin, le point culminant est sous nos pieds ! J’ai du mal à réaliser que je me tiens debout sur l'Aiguille Verte ! Je retrouve cette sensation de bonheur que j’avais eue lors de mon premier Mont Blanc, en août 2011. De plus, je remarque à cet instant que nous sommes les premiers à fouler le sommet en ce mois de juin 2014. La vue y est magnifique, les hautes cimes du massif s'illuminent grâce au soleil qui émerge. Je retiens surtout les Grandes Jorasses et le Mont Blanc, se détachant tout particulièrement du reste. L'ombre de la Verte fait son apparition au loin, à droite de l'Aiguille du Goûter. Chamonix paraît si près mais pourtant, il nous faudra des heures pour y revenir. J'attrape un onglet à cet instant précis mais les sensations reviennent vite. J'en profite pour prendre beaucoup de photos, avant d’entamer la descente.

 

Sur l’arête, nous croisons quelques cordées en direction du sommet. J'immortalise encore un peu le paysage, avant de revenir au col de la Grande Rocheuse. C'est le point de départ de l'interminable ligne de rappels (au nombre de 17), permettant de descendre le couloir Whymper en sécurité. Au troisième, je rencontre Boris, réalisant la course seul. Il est huit heures et demie lorsque la rimaye est retrouvée: l'horaire a été tenue ! C’est à ce moment-là où je découvre les nombreuses crevasses du glacier de Talèfre.

 

Skis aux pieds, nous perdons rapidement de l'altitude jusqu’au Couvercle. Quel plaisir de se laisser glisser, après l'ascension d'un sommet si prestigieux ! Affaires récupérées dans la bâtisse, nous repartons aussitôt. Les sacs redeviennent très lourds, lorsque les lattes ne sont plus utiles. Je demande à Nicolas de mettre la corde pour descendre les échelles des Égralets, car je suis fatigué et une erreur pourrait vite arriver.

 

Une pause s'impose, à la jonction du glacier de Leschaux avec la Mer de Glace. La descente de cette dernière, en direction du Montenvers, est interminable à ce stade de la journée. L'ultime étape consiste à monter les échelles du Montenvers, situées en aval de l'arrivée du train à crémaillère. C'est celui-ci qui nous ramène tranquillement à Chamonix. Nous sommes tous les trois heureux d’avoir gravi l’Aiguille Verte, une première pour l'ensemble de l'équipe ! 

 

Cette ascension est une fin en soi, un objectif à part entière. La satisfaction au sommet est indescriptible. Il faut cependant s'y aventurer lorsque les conditions sont optimales, afin de réduire les risques encourus.

Carte

N.B. Les légendes présentes dans les galeries désignent toujours les sommets les plus visibles, de gauche à droite.
Toutes les photos sont non retouchées et prises par Hugo Haasser ou ses amis, excepté celles de l'onglet "Projets".